Un plan de relance en trompe-l’œil

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Le plan de relance de 100 milliards d’euros du gouvernement, décliné en trois volets (cohésion, compétitivité et écologie), s’apparente plus à un programme d’investissement et de réformes structurelles… Décryptage.

Après les mesures d’urgence et différents plans de soutien sectoriels, le gouvernement a annoncé le 3 septembre les détails d’un plan de relance global de 100 milliards d’euros, dont le financement reste assez flou : 20 milliards proviendraient de fonds existants et 80 milliards seraient à trouver, dont 40 milliards espérés des fonds européens. Baptisé France Relance, il a pour objectif, selon Matignon, de «retrouver dans deux ans la richesse d’avant-crise » et de « préparer la France à l’horizon 2030 ». Les plusieurs dizaines de mesures de ce plan seront déclinées progressivement jusqu’en 2022, avec un suivi national et local, mais il semble acquis que seuls 30 % à 40 % des 100 milliards seront engagés en 2021. S’agit-il alors d’un plan de relance keynésien — c’est-à-dire de court terme (conjoncturel) — ou un plan d’investissements structurels ? «Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde», disait Albert Camus…

Cohésion, transition écologique et compétitivité au menu

Le plan de relance s’organise autour de trois axes : la cohésion sociale et territoriale, la compétitivité et la transition écologique. 36 milliards d’euros seront ainsi consacrés à sauvegarder l’emploi, à développer l’employabilité des jeunes, à former les salariés durant les périodes d’activité partielle, à soutenir le pouvoir d’achat des personnes précaires, etc. La crise des gilets jaunes ayant fait prendre conscience, entre autres, des inégalités territoriales, le gouvernement a prévu d’aider les collectivités à se développer et à redynamiser leur territoire. Curieusement, le Ségur de la santé est inclus dans le plan de relance, alors même que la signature de ces accords date du mois de juillet dernier…

La transition écologique, thème incontournable dans le débat politique depuis la percée des écologistes aux dernières élections municipales, se voit allouer 30 milliards d’euros, une goutte d’eau dans un océan de problèmes écologiques. Afin d’économiser les ressources naturelles et d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, il est prévu de soutenir la rénovation thermique des bâtiments publics et privés, de développer de nouvelles technologies vertes (hydrogène, matériaux recyclés…) et de favoriser les modes de transports moins polluants (véhicules propres, transports en commun, vélo…). On notera d’ailleurs le grand retour du train, dont les lignes secondaires avaient pourtant été enterrées par le rapport Spinetta de 2018.

Quant aux 34 milliards d’euros alloués au volet compétitivité, 6,9 milliards doivent servir à atteindre la souveraineté industrielle et technologique — une urgence dans un pays où l’industrie ne pèse plus que 12 % du PIB contre 20 % au mitan des années 80 —, 3 milliards à renforcer les fonds propres des TPE, PME et entreprises de taille intermédiaire (sachant que l’endettement des entreprises a considérablement augmenté à la faveur des prêts garantis par l’État), 2,6 milliards à soutenir l’investissement dans le numérique et la santé, etc.

Une politique de l’offre pour soutenir la croissance

De manière surprenante, seul 1 milliard d’euros a été prévu pour aider à la relocalisation des entreprises, alors que la baisse des impôts dits de production sur les entreprises s’élèvera à 20 milliards d’euros (10 milliards en 2021 et 10 milliards en 2022). Réclamée à cor et à cri par le patronat depuis une décennie, bien qu’aucune étude scientifique ne prouve que ces prélèvements pèsent sur la compétitivité, cette mesure profitera pour l’essentiel à l’industrie et au commerce, et s’inscrit dans une politique de convergence du niveau des impôts en France et en Allemagne (cf. le CICE). Elle se déclinera en une réduction de moitié de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), de la taxe foncière sur les propriétés bâties (TFPB) et de la cotisation financière des entreprises (CFE), le tout pour 10 milliards d’euros, en 2021. Dix milliards d’euros seront donc à trouver en 2022, ce qui ne manque pas d’inquiéter régions, communes et intercommunalités, dont une partie des recettes est assise sur ces impôts, même si l’État a promis (sic) une compensation intégrale, via notamment un reversement d’une fraction de la TVA nationale.

Quant aux syndicats de salariés, ils expriment quasi unanimement leur crainte d’un effet d’aubaine, tant il est vrai que les baisses d’impôts sur les entreprises seront accordées sans contrepartie autre qu’une vague incitation à recruter des jeunes et des apprentis… La demande des ménages est à l’évidence la grande oubliée de ce plan !

En définitive, en fait de plan de relance le gouvernement vient d’annoncer un plan de réformes structurelles pour rendre les entreprises plus compétitives à l’horizon 2030, en agrégeant des fonds alloués par d’autres accords et des dispositifs déjà existants, ce qui laisse l’amer sentiment d’un recyclage de fonds publics. Tout cela pour renouer avec la croissance, objectif pourtant difficilement conciliable avec une véritable transition écologique. Le nouveau monde ressemble décidément beaucoup à l’ancien…

Raphaël DIDIER