Le baril de pétrole victime collatérale du coronavirus

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Le choc du coronavirus sur l’économie mondiale s’est accompagné d’une chute des cours du pétrole, qui a contraint les pays exportateurs de pétrole à négocier tant bien que mal un accord de limitation de la production mondiale… Éclairage.

Entre le 1er janvier et le 31 mars 2020, le pétrole aura connu une descente aux enfers, le cours du baril de Brent de la mer du Nord passant de 66 à 23 dollars, soit une chute de plus de 60 % ! Face à cette crise, les pays exportateurs de pétrole n’auront réussi à s’entendre qu’à grand-peine sur des mesures susceptibles d’enrayer la chute des cours. Il est vrai que les enjeux géopolitiques sont nombreux, l’Arabie Saoudite et la Russie refusant à l’évidence de sacrifier leur part de marché.

Une offre mondiale largement excédentaire

Certes, la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump a pesé sur le commerce mondial, mais son fort recul résulte surtout du freinage très important des importations chinoises, lié au ralentissement depuis un bon moment de tous les piliers de la demande intérieure de la Chine (consommation des ménages et investissement des entreprises). La pandémie de coronavirus n’aura en fin de compte été qu’un énième (gros) coup de bambou donné à une économie chinoise déjà malade, conduisant à l’arrêt quasi total de l’activité entre février et mars. Et comme la Chine représente, bon an mal an, 13% de la consommation mondiale de pétrole, la crise économique interne ne pouvait que déboucher sur un désajustement important entre offre et demande sur le marché mondial du pétrole, en l’occurrence une production très largement supérieure aux besoins, qui pousse le cours du baril à la baisse.

Les conséquences d’un pétrole peu cher

Si le baril devait rester longtemps à un prix relativement bon marché, les pays importateurs devraient y gagner. En particulier, les secteurs grands consommateurs de pétrole (transports, chimie, etc.) devraient voir leur compétitivité s’améliorer. Hélas, tout cela n’est que théorique dans la mesure où le confinement de la moitié de la population mondiale affaiblit violemment l’activité économique, quel que soit le prix des matières premières. Tout au plus, un prix relativement faible du pétrole devrait faciliter la reprise économique, une fois la crise sanitaire passée.

Du côté des pays exportateurs de pétrole, un baril trop faible pourrait très rapidement compliquer leur équation budgétaire. En effet, tandis qu’en Arabie Saoudite le prix d’équilibre est proche de 80 dollars par baril, il est inférieur à 50 dollars en Russie. Quant aux pays émergents (Nigeria, Angola, Venezuela…), ils n’ont pas les reins assez solides pour supporter longtemps un cours du baril inférieur à 40 dollars, d’autant que les revenus du pétrole constituent une part très importante de leur revenu national. Il ne s’agirait pas d’ajouter à une crise économique une crise politique ! Enfin, du côté des États-Unis, la production de pétrole de schiste se poursuit encore — certes beaucoup plus difficilement — à la faveur d’une compression des structures de coûts depuis quelques années, qui permet de supporter un baril à moins de 50 dollars.

En ce qui concerne les sociétés du secteur pétrolier, elles voient inévitablement fondre tant leur rentabilité que leur cours de Bourse. L’un dans l’autre, l’investissement en exploration-production va continuer à se replier, ce qui devrait déboucher sur une baisse de l’offre de pétrole conventionnel et de schiste, dans quelques années.

Le jeu trouble de l’Arabie Saoudite et de la Russie

Dans ces conditions, le jeu trouble de l’Arabie Saoudite et de la Russie ne peut qu’exacerber les tensions sur le marché du pétrole, chacun cherchant à rompre le cartel pour produire davantage, même s’ils partagent assurément l’objectif de neutraliser la production de pétrole de schiste aux États-Unis. Face au niet russe concernant une baisse de la production, les Saoudiens ont répondu au mois de mars par une hausse surprenante de la production et une baisse des prix, qui auront achevé de couler le cours du baril et obligé la Russie à accepter de négocier en avril. Finalement, après une ultime incartade du Mexique, le cartel de l’OPEP + vient d’annoncer une baisse de la production de près de 10 millions de barils par jour, entre mai et juin.

Même Donald Trump, dont le pays n’est pas membre du cartel, s’est félicité des termes de cet accord dans un tweet : « Cela sauvera des centaines de milliers d’emplois dans le secteur de l’énergie aux États-Unis. Je voudrais remercier et féliciter le président russe Poutine et le roi Salmane d’Arabie Saoudite. ». Si Trump se met à remercier Poutine, c’est bien la preuve que le coronavirus menace l’édifice économique mondial. D’aucuns veulent y voir les prémices du monde d’après, même si, à bien y regarder, celui-ci ressemble hélas à s’y méprendre à l’ancien…

Raphaël DIDIER